Il y a 26 ans, octobre 88'

Les ingrédients d'une explosion sociale


Les clans se jouent de tout le monde, y compris du président de la République. Pris dans l’étau formé par le duo Belkheir-Hamrouche, le président Chadli est confiné à des tâches secondaires. L'un l'occupe par des voyages à l'étranger, lui donnant l'impression qu'il finira par acquérir une stature internationale semblable à celle de feu Boumediene. L'autre lui prépare des fiches détaillées sur les mauvais secteurs de l'économie, dont les ministres sont ciblés pour laisser la place aux poulains hamrouchiens. Ces fiches donnent de Chadli, dans les différentes conférences nationales ou en Conseil des ministres, l'image du chef qui connaît sur le bout des doigts tous les problèmes du pays.

 

    En somme, les décisions du chef de l'Etat sont élaborées par Belkheir et Hamrouche. Ils sont ses seuls interlocuteurs, avec les responsables des services de sécurité, durant sa retraite oranaise de trois mois et demi, de juin à septembre 1988. Chadli aime se payer de longues vacances. Cette année là, il a acquis deux nouveaux bateaux et cassé un nombre incalculable de voitures de grandes marques en s'adonnant à des rodéos automobiles avec ses enfants et ses beaux-frères. C'est la belle vie ! Personne n'ose déranger « le roi fainéant ». Même son premier ministre, Abdelhamid Brahimi, est hors jeu. Non seulement ce dernier, s'accrochant à son fauteuil, a laissé passer les deux remaniements ministériels de 1987 et 1988, alors qu'il était en voyage à l'étranger, mais il n'arrive même pas à décrocher une audience auprès du président lorsque ce dernier est en vacances  à Oran. De toute façon, il ne peut même pas le joindre par téléphone. Marginalisé, ignoré et humilié, Abdelhamid Brahimi, n'ose pas présenter sa démission. C'est dire à quel point les responsables algériens tiennent à leurs postes. Pas par amour de l'Algérie comme ils le prétendent. juste pour le pouvoir et les privilèges qu'il garantit.

 

    C'est dans ce climat, marqué par l'isolement du chef de l'Etat, qui se pavane sur les plages de la côte oranaise, et au milieu d’une guerre impitoyable entre les clans, au détriment des intérêts du pays, que se mettent en place les ingrédients des évènements du 5 octobre 1988.

 

    De retour de ses longues vacances, le président Chadli, reposé et bronzé, la mine radieuse, va mettre le feu aux poudres, le 18 septembre, par un discours qui étonne tout le monde. Un discours  prononcé devant mille deux cents cadres représentants le FLN, les ministères, les walis, les organisations de masse satellites du parti unique, etc…, dont un grand nombre d'universitaires, qui applaudissent à tout rompre « des paroles sorties de la bouche d'un homme qui n'est jamais allé à l'école », commente un ancien haut responsable. Des paroles qui vont plonger le pays dans une décennie sanglante.

 

    Dans ce discours,  retransmis en différé par la télévision algérienne, Chadli s'attaque au gouvernement dont il est le chef, au  FLN dont il est le secrétaire général, et au peuple, à qui il reproche son silence et son manque de réaction. Il l'appelle à se soulever. N'oublions pas que Chadli ne fait que répéter ce qu'on lui  dit de dire. Et puis le constat qu'il expose reflète bien la situation d'un pays qui a souffert, trois mois durant, d'une mystérieuse vague de pénuries touchant tous les produits de première nécessité.

    Au lendemain de ce discours, ces pénuries se font sentir de plus en plus cruellement et atteignent leur point culminant. Au point que le pain vient à manquer dans les boulangeries, faute de farine et de semoule.

 

    Pourtant les produits ne manquent pas dans les stocks et dans les hangars des entreprises chargées de leur distribution. Au même moment, des tonnes de semoule pourrissent dans les hangars de la SEMPAC, la société d’Etat qui détient le monopole de la fabrication et de la distribution de la semoule.  


Des manifestations spontanées? 


    Qui n'a pas vu les jeunes de Bab El Oued brandir des  chaussures de marque « Stan Smith », après avoir saccagé le Monoprix du quartier ? Qui n'a pas vu des jeunes brandir, à Annaba, un  sac de farine vide en guise de drapeau après avoir vidé le hangar de la SEMPAC de son contenu ? Qui n'a pas vu de jeunes enfants courir tout heureux avec des boites de tomate en conserve une fois l'assaut donné au souk el fellah de Ruisseau à Alger ?

    Il fallait affamer le peuple pour l'inciter à se manifester.

 

    En cette rentrée sociale 1988, la situation est grave. Des grèves 

sont déclenchées un peu partout à travers les pays. La zone 

industrielle de Rouiba, dans la banlieue est d'Alger, est la plus 

touchée par ces grèves pilotées par un syndicat acquis aux 

militants du PAGS. Ces grèves mettent à mal les desseins des

 conspirateurs.

 

Ce qui devait déboucher sur des émeutes, pour marquer un tournant politique dans la vie du pays, risque de devenir un véritable mouvement populaire encadré par des forces politiques organisées et structurées. La grève des ouvriers de Rouiba tend à se généraliser à l'ensemble du pays. Fortement présent dans les zones industrielles du pays, plus particulièrement au complexe sidérurgique d'El Hadjar, à Annaba, et au port d'Alger, le PAGS risque de damer le pion aux partisans d'un libéralisme douteux dont la finalité n'est que le blanchiment de l'argent des détenteurs du pouvoir. 

 

    La rumeur annonçant la grande manifestation pour le 5 octobre se fait de plus en plus persistante dans les quinze jours qui précèdent. Elle circule dans les couloirs des ministères et de la présidence. De hauts responsables la colportent. Mieux encore, le bulletin de renseignements quotidiens élaboré par la DGSN rapporte une information venue de Tébessa, à sept cents kilomètres d'Alger, selon laquelle des manifestations vont se produire à Alger. Sur les murs d'Alger, on tague la date du 5 octobre et on appelle à la manifestation. Dés le début de la semaine, des signes avant-coureurs laissent présager qu'Alger va vivre une chaude ambiance.

 

    En ce matin du 5 octobre 1988, tout est prêt. En me rendant à mon bureau, j'ai déposé mon voisin Brahim, un policier, devant le commissariat central de police à Alger centre. En cours de route nous discutons de ce que va être cette journée. La ville devrait être sous surveillance policière. Aucun déploiement des forces armées n'a été prévu. Nous constatons, étonnés, l'absence de policiers devant les édifices publics. Pas de policiers non plus dans les rues. D'habitude, un impressionnant dispositif policier est mis en place pour la moindre  manifestation, même la sortie des spectateurs d'un stade de football. Aujourd'hui, il n'y a pas l'ombre d'un uniforme dans les rues de la capitale.

    Pas de gendarme non plus. Les brigades de gendarmerie urbaines ont été fermées depuis plusieurs mois. Les casernes militaires ont, également, été évacuées et remises à des organismes civils. 

 

« Pas de militaires à Alger », ont décrété les décideurs. Il a été même interdit aux militaires de s'attabler en tenue dans un salon de thé. « Pas de militaires à Alger » : tel semble être le souhait de Halima Bendjedid, l’épouse du président.

    Un souhait qui colle parfaitement avec les plans de Hedi Khediri, dont l'objectif n'est autre que de copier le régime tunisien : établir en Algérie un Etat policier.

 

    Pourtant, la veille, dans les quartiers de Bachadjarah et de Bab El Oued, des échauffourées ont opposé, les forces de l'ordre à de jeunes manifestants. Selon les rapports des agents de la S.M, ces échauffourées ont été provoquées par des agents de la police.


Les manifestations dans la rue

 

    A  partir de dix heures du matin  les premiers groupes de manifestants prennent d'assaut, les bureaux de kasma (1) du FLN, les grandes surfaces (galeries algériennes et souks el fellah, les commissariats de police, les agences de voyages, notamment les bureaux de la compagnie Air Algérie de la place Maurice Audin, les sièges de quelques ministères situés dans les grandes artères de la ville. Des slogans hostiles à Chadli et à Chérif Messadia sont scandés.

    Des policiers sont arrêtés, désarmés et malmenés par les manifestants. Des ministres fuient par les portes de service. Ils sont humiliés devant leurs subordonnés. Ce qui devait être une manifestation pacifique exprimant le ras le bol du peuple d'un régime corrompu, tourne à l'émeute. Une manifestation dont on ignore à ce jour qui sont les inspirateurs, et les organisateurs.

 

A ceux qui soutiennent la thèse de la spontanéité, je pose la question : comment peut-on soulever les populations de plusieurs villes du pays en même temps, avec les mêmes slogans et en s'attaquant aux même cibles? Comment expliquer le calme de la Kabylie, si prompte à la révolte, en de pareilles circonstances ? A moins que cette région ne soit trop difficile à manipuler, et que l'initiative risque d'échapper aux mains des commanditaires une fois lancée.

 

    C'est vrai, le peuple en a assez de ce régime dictatorial et corrompu. Il n'attend plus qu'une étincelle pour s'enflammer. Les conspirateurs le savent. Ils tablent sur cette grogne populaire pour mettre à exécution leurs plans diaboliques, c’est-à-dire détourner la revendication populaire à leur profit.

 

    Les manifestations d'octobre 1988, aussi spontanées qu'elles puissent paraître, ont été soigneusement préparées avec des ingrédients fournis par certains sorciers du système. Ce ne sont pas des hypothèses ou des histoires en l’air. Ce sont des faits  réels consignés dans les rapports de situation établis par les officiers de la S.M. au niveau des wilayas. Ils relatent les faits tels qu'ils se sont vraiment déroulés.


Au siège de la présidence de la république

 

    En ce jour du 5 octobre, dans les hautes sphères du pouvoir, les ponts sont coupés. Des ministres racontent qu'ils n'ont pas pu entrer en contact avec les instances dirigeantes. Ils sont livrés à eux-mêmes.

 

    La présidence de la République ne renvoie aucun écho aux structures qui l'informent du déroulement des évènements. A la Direction générale de la sûreté nationale, le patron de la police, Mohammed Bouzbid, un homme de Khediri, fait le mort au moment où ses éléments se font tabasser par les manifestants. Seul ordre donné en début de journée : ne pas faire usage des armes à feu ; pas même des tirs de sommation.

 

A la DGPS

    A la Délégation générale à la prévention et à la sécurité, nouvelle dénomination de la S.M. depuis septembre 1987, le général Lakehal Ayat semble isolé et démissionnaire depuis quelques temps. Il est vrai que depuis la restructuration de la Direction centrale de la Sécurité militaire, il a concentré l'essentiel de ses activités sur la sécurité extérieure, notamment les mouvements de libération nationale, le terrorisme international et le contre-espionnage extérieur. La sécurité de l'armée relève désormais de la DCSA, que commande le colonel Mohamed Betchine. La police politique est confiée aux renseignements généraux de la police que dirige Bouzbid.

 

    Que se passe-t-il à la présidence ? Dès dix heures du matin, Chadli réunit dans son bureau une cellule de crise rassemblant Larbi Belkheir, son directeur de cabinet, Mouloud Hamrouche, secrétaire général, Hedi Khediri, ministre de l'Intérieur, Abdelhamid Brahimi, Premier ministre) et Mohammed Cherif Messaadia, le responsable secrétariat permanent du FLN.

 

    Peu après, le colonel Tewfik, chef du département des affaires de défense et de sécurité, se joint à la cellule de crise, en compagnie du secrétaire général du gouvernement, Mohammed Mohammedi. La présence de ce dernier à une réunion de si haute importance reste énigmatique, puisque le Premier ministre est présent. Proche de Hamrouche, qui le nommera plus tard ministre de l'Intérieur dans son gouvernement, Mohammedi sera présent à toutes les réunions qui se tiendront à la présidence entre le 5 et le 10 octobre, tandis que le Premier ministre, lui, en sera exclu.


    Comme on le constate à la lecture de ces noms, ce sont les clans antagonistes qui se réunissent. Il est à remarquer également que le général Lakehal Ayat, patron des services de sécurité ne sera jamais convié à ces réunions. Lorsqu'il est décidé de contacter Abassi Madani et Ali Belhadj pour occuper la rue et encadrer les manifestations, il sera fait appel à Mohammed Betchine, directeur central de la sécurité de l'armée. Ce dernier évoquera, douze ans plus tard, à travers les colonnes de journaux appartenant à son groupe, « le plan Potemkine », qui serait le nom de code du déclenchement des évènements d'octobre. Si vraiment ce plan avait existé, Betchine en serait complice et partie prenante. Sa traduction devant le Tribunal pénal international lèverait le voile sur cette conspiration qui est à l'origine de tout ce que vit l'Algérie depuis cette date.

    En confiant la rue à Abassi Madani et Ali Belhadj, la cellule de crise pense maîtriser la situation.

    Hedi Khediri insiste auprès des membres de la cellule pour intervenir à la télévision.

 

Le discours de Hédi Khediri


Son discours du 8 octobre est un fiasco. « L'homme qui parle aux avions ne saurait parler à un peuple en colère », ironise-t-on dans les milieux officiels, en faisant allusion au détournement d'un avion koweïtien par le Hezbollah libanais sur Alger en  avril 1988. Après un premier contact avec les pirates, Hedi Khediri, avait annoncé à la presse qu'il venait de parler à l'avion !

 

    Avant cette intervention, l'état de siège est décrété le 5 au soir. Chadli fait appel au général Khaled Nezzar, commandant des forces terrestres, et le désigne pour diriger la manœuvre. Il a pour adjoint Mohammed Betchine, et Mohammed Lamari comme chef d'état major. Le chef de l'opérationnel est Hocine Benhadid. Le général major Abdallah Belhouchet est marginalisé.


Qui sont les responsables de la torture?

 

    Alger est quadrillée par des chefs d'unités opérationnelles fidèles à Nezzar : Saïdi Abdelhamid, Fodhil Cherif  Brahim, deux anciens officiers des SAS, Abdelmalek Bennaceur, neveu du général Guenaïzia, et Kamel Abderrahmane, ancien des forces locales, qui prend à Blida le relais de Bougherara Sadek à la tête du bataillon arrivé de Djelfa.

 

    La DGPS, qui s'était tenue à l'écart des opérations de police, finit par  s'impliquer. Des universitaires militants du PAGS sont arrêtés. Ces militants, ou supposés tels, seront interrogés à Bouzaréah par le capitaine Abderrahmane Benmerzouga, chef du centre opérationnel.

 

    Deux jeunes lieutenants, Azzouz et Madjid, viennent me dire leur indignation. Ils ont vu les lieutenants Mustapha et Ziad, qui agissaient sous des pseudonymes, torturer des intellectuels, dont une femme répondant au nom de Baba Ahmed. Les deux lieutenants étaient émerveillés par le courage de cette femme qui tenait tête à ses tortionnaires.

 

    Alerté, le général Lakehal Ayat donne l’ordre de libérer les détenus. Le capitaine Benmerzouga est suspendu sur-le-champ de ses fonctions, bien qu'il ait pris la précaution de faire signer à ses victimes des attestations selon lesquelles elles ont été bien traitées. Il échappera aux sanctions en profitant du limogeage du général Lakehal Ayat quelques jours plus tard.

 

    Cependant, la torture massive, unique dans les annales, a eu pour cadre la caserne de Sidi Fredj, lieu de regroupement des forces spéciales placées sous le commandement du colonel Betchine. Cette caserne sera transformée, quatre jours durant, en une véritable usine à sévices. Dans ses Mémoires, le général major Khaled Nezzar*  reconnaît  que la torture a été pratiquée sur les manifestants d'octobre dans cette caserne. Il  reconnaît la présence de Kaddour Lahouel, le beau-fils du président Chadli, qui était en tenue de parachutiste. Cependant, il  garde le silence sur le rôle qu'a joué le général Betchine. Pourtant tout le monde sait que la caserne de sidi Fredj relevait de la compétence de la DCSA dont il était le patron.

 

Que ce dernier cherche à nier, aujourd'hui, des faits honteux, c'est normal. Je comprends aussi le silence de Nezzar qui se garde de le citer. Il ne veut pas entrer en conflit ouvert avec Betchine. Entre chiens, on ne se mange pas.


Le général Betchine a pourtant torturé de ses mains de jeunes manifestants. Il les faisait ramper sur du gravier, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux. Il a ordonné à deux de ses victimes de se sodomiser en public, sous la menace d'une baïonnette. Il était en plein délire et hurlait comme un fou : «  Je suis un ancien boxeur. Je fracasserai vos figures. Je baiserai vos mères, fils de putes !  » racontent, indignés, des officiers qui ont assisté impuissants à ce terrible spectacle.

 

    A Dely Brahim, des bruits courent sur des divergences entre les chefs militaires. Un groupe de généraux, des anciens officiers maquisards isolés, s'est réuni chez le Général Lakehal Ayat au siège de la DGPS, tandis que les hommes de confiance de Chadli, dont Khaled Nezzar et Betchine, se trouvent au siège de l'état major à Aïn Naadja. Les deux hommes arrivent à surmonter leurs divergences. Ils se mettent d’accord pour sauver le régime. Betchine, pourtant très hostiles aux transfuges de l'armée coloniale, se met à leur service dés qu'ils lui offrent une petite portion de pouvoir.

 

    Leurs intérêts passent avant toute autre considération. Sur le terrain, ils se font un devoir de mater l'émeute. On tire à balles réelles sur les manifestants. Qui a donné l’ordre d'ouvrir le feu ?


Khaled Nezzar ordonne de tirer sur les manifestants

 

Un sous-officier des équipes volantes de la DGPS rapporte que, sur la place du 1er Mai, il a entendu le général Nezzar ordonner à un tankiste de tirer au canon sur la foule. Betchine le contredit en souplesse en ordonnant aux militaires de tirer à ras de terre avec leurs Kalachnikov. Ce témoignage, Betchine me le confirmera cinq ans plus tard en expliquant : «  Je ne voulais pas qu'il y ait des massacres. J'ai demandé aux militaires d'user de tirs de sommations en l'air et à ras de terre ». Quoiqu'il en soit, on a fini par dénombrer  plus de cinq cents morts à Alger. Les généraux Khaled Nezzar et Mohammed Betchine les ont sur la conscience.

 

    Le 9 octobre, Chadli convoque les sept membres titulaires du bureau politique du FLN. C'est une réunion restreinte, néanmoins ouverte à Larbi Belkheir et Hedi Khediri. Que viennent-ils faire dans cette réunion à laquelle ne sont pas conviés les membres suppléants du bureau politique ? Sont-ils là pour représenter leurs clans respectifs et défendre leurs intérêts ? Au cours de cette réunion, le général Rachid Benyelles, le premier à prendre la parole, demande sans détour au président d'intervenir à la télévision pour annoncer sa démission. Il lui demande assumer l'entière responsabilité de ce qui arrive au pays.

    Devant la gravité de ses propos, certains membres du bureau politique tentent de lui couper la parole, mais Chadli l'invite à poursuivre. Benyelles va se retrouver tout seul. A l'instigation d'un Messaadia, plus élogieux que jamais envers Chadli, les autres prient le président de rester aux commandes du pays. Le plan de déstabilisation peut continuer.


L'annonce d'une ouverture démocratique

 

    Une fois l'ordre rétabli, au prix de cinq cents morts et de milliers de blessés, dont des dizaines traînent aujourd’hui les séquelles, le régime de Chadli renaît de ses cendres. Des manifestations « spontanées » de soutien au président, une spécialité algérienne, sont organisées dans les grandes villes du pays et retransmises sur la chaîne unique de télévision, juste après la diffusion de son discours prononcé le 10 octobre, dans lequel il reconnaît avoir donné l'ordre à l'armée de tirer sur les manifestants.

    Qui osera demander qu’on traduise Chadli, Betchine et  Nezzar devant un tribunal populaire pour leurs méfaits ? Le premier qui le fera sera traité « d'agent à la solde des services français » et passera pour un « traître à la nation ». Ces crimes sont couverts, comme le veut l'usage, par la loi du silence.

    Au lendemain des émeutes, les choses reprennent leur cours normal. A cette différence près que la rue continue de faire pression sur le pouvoir en protestant contre les abus et les tortures dont ont été victimes les manifestants. L'occasion est parfaite pour se débarrasser du général Lakehal Ayat, en le transformant en bouc émissaire. Pourtant, ils sont des milliers à dénoncer les tortures perpétrées dans les commissariats de police. Bouzbid, directeur général de la sûreté nationale et Khediri, ministre de l'intérieur, son supérieur direct, sont épargnés. Le général Betchine, qui s'est spécialement distingué, n'est nullement inquieté.

 

Autre tête jetée en pâture à la colère populaire, celle du responsable du secrétariat permanent du FLN, Mohammed Cherif Messaadia. Le président Chadli le convoque et lui dit : « Si Mohammed Cherif, les temps sont difficiles ; tu es fatigué. Tu dois partir ». Sans se laisser désarmer, Messaadia utilise le même registre hypocrite. « Non, monsieur le président, je suis toujours à tes côtés. Je ne te laisserai pas seul dans cette mauvaise passe. Je suis toujours prêt à me sacrifier pour la révolution. »  Mais il ne peut convaincre Chadli, qui a déjà pris la décision de sacrifier ce symbole des forces rétrogrades, et qui finit par lui lâcher : « Si Mohammed Cherif, le peuple ne t'aime pas. Va te cacher pour quelques temps ». 

   

Et Messaadia ira se cacher… jusqu'à ce jour de 2001 où son cousin du bled, Abdelmalek Guenaizia, l'un des membres du  « club des onze », le rappelle pour lui confier la présidence du Sénat. Douze ans après les évènements d'octobre, Messadia est de nouveau le numéro deux du régime.

 

    Au gouvernement, la valse des Premiers ministres commence. Les premières années de la nouvelle ère, marquée par le pluralisme politique, ils sont une demi-douzaine à faire neuf petits mois et puis s'en vont. Seul Ahmed Ouyahia, l'homme des sales besognes, et Mokdad Sifi, le plus grand menteur des chefs de gouvernement devant l'éternel, passeront le cap d'une année d'exercice.

 

Comment fausser le jeu démocratique

 

Mais c'est au plan politique qu’est enregistrée la grande nouveauté.

 Soucieux de donner de l'Algérie l'image d'un pays démocratique,

 le clan des généraux déclare ouverte la foire aux cabotins de la

 politique. Pas moins de soixante partis politiques déposent leur

 dossier d'agrément au ministère de l’'Intérieur. Chacun y va de

 son programme. De celui qui veut faire de l'Algérie un appendice

 de Baghdad, à celui qui promet de transformer le désert algérien

 en Eldorado californien, en passant par un parti qui n'a pas trouvé 

mieux comme appellation que celle de « Parti Algérien de l'Homme

 Capital ». Allez comprendre quelque chose dans ce charabia.

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